Ah, laisse moi donc t’imaginer, moucheur tout comme moi néophyte, pestant contre ces plumes indociles, ces bas de ligne rebelles, ces courants retors ou ces truites goguenardes qui délaissent d’un coup de queue les appâts pour lesquels tu as sacrifié tant de soirées foot à la télévision. Et toi, palmiste confirmé, je te devine aussi, chevalier du fouet, magicien du roulé, le Da Vinci de l’étau, virtuose du posé. Oh oui, je vous vois bien tous les deux, esquissant un sourire, pour le premier amer et sarcastique, pour le second teinté de condescendance amusée.
- Mais pourquoi sourirais-je, te dis tu en ton for intérieur, puisqu’il n’a rien écrit de si drôle ?-
Et tu as bien raison, car ce qui va te faire rire, te faire penser que je devrais me contenter de ne rien cultiver d’autre que des salades dans mon jardin, c’est la petite phrase juste en dessous. Petite phrase au demeurant anodine et qui te fera pouffer mais qui ne recèle rien de moins qu’une évidence dont tu serais bien aise de te souvenir chaque fois que tu partiras sur ta rivière à la recherche des poissons d’argent dont tu gave ta mémoire. Tu es prêt ? Alors cale-toi dans ton fauteuil, c’est parti :
Je peux te dire que la pêche à la mouche est un jeu d’enfant, parfaitement !Tu vois, tu te gondoles, j’avais raison. Et pourtant, ce n’est pas une brève de comptoir recueillie un dimanche à treize heures au bar du PMU, ni les râles d’un déséquilibré mental rendant l’âme dans une dernière bouffée délirante. Rien de tout ça mon ami, seulement la stricte vérité, je l’affirme bien haut, la vérité toute nue et sans fard dans son auréole de clarté. Quoi, tu ne me crois pas ? Ca te contrarie ? Ton sourire tourne à la grimace et tu commence à penser que la plaisanterie a assez duré, qu’il est temps de passer aux choses sérieuses et que si ce n’était ta bonne éducation, tu m’aurais déjà renvoyé à mes chères études ! Mais si tu as la patience de me lire jusqu’au bout, je vais te prouver la pertinence de mes affirmations et, par les quelques lignes qui vont suivre, te mener à la très réaliste appréciation de ton art, et cela, que tu en sois le maitre ou l’apprenti.
Mais d’abord, laisse-moi te rafraichir la mémoire :
Rappelle toi, tu devais avoir dix ou douze ans, peut être treize. Dans le secret d'une cabane nichée dans un bosquet de charmes, tu préparais, avec une concentration qui aurait assis ton maitre d’école, tes redoutables pièges à oiseaux. Langue pincée entre les lèvres, tu restais des heures à maquiller le carton à chaussures, retaillant la baguette qui le soutiendrait au dessus des moineaux venus se régaler des miettes de pain savamment disposées dessous, ou bien à calculer la longueur de ficelle qui te permettrait de manœuvrer ton engin depuis ton repère de feuilles séchées. Combien de temps les as tu contemplés tes chef-d’œuvres, les faisant jouer pour en apprécier l’efficacité, ajoutant une feuille par ici, recherchant par là un fil plus discret ? Et quels rêves de captures miraculeuses ne t’ont-ils pas prodigués avant même que de les avoir installés ? Tu te souviens… ?
Aujourd’hui, dans l’intimité de ta cave ou de ton grenier, penché sur ton étau, enroulant sur un hameçon minuscule des fils multicolores, que fais tu d’autre? Certes tu ne tires peut-être plus la langue et bien souvent la lumière et les loupes doivent palier à tes yeux qui en ont déjà beaucoup vu, mais ton enthousiasme est intact et tu te moques bien de savoir si tout ceci est vraiment sérieux. Tes plumes, poils et ciseaux sont autant de canifs et de bouts de ficelle que tu cachais jadis au fond de tes poches pour ne jamais te trouver démuni dans les forets hostiles. Et lorsqu’avec la précision d’un orfèvre tu assembles tes matériaux, ne vois tu pas par avance et en toujours plus belle la truite que demain ton leurre trompera ?
Bien, je vois que le doute s’installe, alors continuons, parlons de ton arc :
Tu te souviens, j’espère, de ton arc. Tu as parcouru des kilomètres à travers la forêt, exploré cent taillis, comparé maintes et maintes essences avant de trouver LA branche, celle qui alliait toutes les qualités requises pour faire la seule arme digne du grand chef Apache que tu étais. Equilibre, souplesse, légèreté, que sais-je encore ? Ce qu’il te fallait, c’était la quintessence de l’efficacité et de l’esthétique, trois entailles gravées dans l’écorce à l’opinel. Et pour cela aucune recherche, aucun effort n’était vain. Mais dis moi, l’as-tu trouvée ? Je suis prêt à parier que tu as retourné les placards de ta mère et vidé l’atelier de ton père pour subtiliser la corde ou le caoutchouc capable de propulser tes traits jusqu’au sommet des montagnes, ces montagnes ou vivaient les esprits des trappeurs de légende.
Et à présent, qu’en est il de la canne dont tu as soupesé chaque brin, ajusté chaque anneau ? Est-ce seulement par économie que tu t’affaires à repasser couches sur couches le verni qui en fera le fouet unique griffé à ta marque, celle là même qui ornait ton carquois, il y a bien longtemps? Que de truites bagarreuses et sauvages as tu déjà sorties avec, cependant que son manche n’est pas encore fixé ! Que de savants calculs et d’indestructibles nœuds fais tu sur ce bas de ligne qui te reliera bientôt à la prise de ta vie.
Ca y est, tu commences à me suivre ? C’est parfait, alors voila la suite :
Combiens de fois t’es tu écorché les genoux, en équilibre sur une branche, observant une nichée de merles ou de geais ? Combien de temps pouvais-tu rester, épuisette en main, à guetter un triton, attendant tel un héron la montée du dragon aux couleurs de poisson corallien?
Geais, merles et tritons de ton jeune âge ne sont que les truites, ombres ou brochets que tu traques aujourd’hui. Les crampes ont remplacé les écorchures mais ta patience n’a pas faibli d’un pouce et lorsque tu arrive à tes fins, c’est bien la même explosion de joie et de fierté qui te fais te dire : -Demain, je prendrais la grosse qui se cache sous le rocher plus haut-.
Tout comme hier, tu remontes des kilomètres au fil de l’eau, poussé par ta curiosité et ta soif d’images sauvages, oubliant parfois le boire et le manger. Bien sûr, il te faut plus qu’une tartine de confiture pour te sustenter quand tu rentres, ou que quelques heures de sieste pour dénouer tes muscles endoloris par la marche à travers les galets. Mais lorsque tu fermes les yeux, les images qui te reviennent n’ont pas moins d’éclat et ne te bercent pas moins que celles qu’autrefois tu ramenais de tes expéditions.
Enfin, et pour finir de te convaincre, laisse moi te conter une de mes récentes parties de pêche à laquelle j'avais convié mon jeune neveu pour lui faire découvrir la pêche au toc et le territoire de mes ballades.
Vincent, c’est son nom, bien qu’ayant déjà pêché en lac, ne connaissait pas la haute Valserine, et j’eu tôt fait de comprendre que le décor et la méthode étaient à son gout. Il mettait toute son attention à imiter mes gestes et le silence dans lequel il écoutait mes conseils ne laissait aucun doute sur sa motivation. Les coups se succédèrent tout au long de la matinée et, c’est la fringale qui vers la mi-journée, nous arrêta à l’ombre bienfaitrice d’un chêne. Assis sur un rocher moussu, nous partagions comme il se doit le « casse-croute » quand un gobage sonore attira notre attention. Sans interrompre notre repas, nous observions amusés le remue-ménage du poisson à qui, d’évidence, les effluves de notre collation avaient ouvert l’appétit. Après un quart d’heure de ce manège, la truite ayant l’air bien installée, je décidais de sortir pour la deuxième fois de ma vie mon fouet et de tenter l’aventure. Lorsque j’ouvris ma boite à mouche, le regard d’abord perplexe du gamin se mit à briller, rapidement attisé par les réponses que je fournissais au flot de questions dont il m’abreuvait. La singularité de ces appâts qu’il n’avait jamais vu excitait sa curiosité au plus haut point et c’est d’autorité qu’il me retira la boite des mains pour en extraire une à une les bestioles et les autopsier avec une œil expert. De mon coté, ayant fourbi mon attirail sous le regard mi-interrogateur mi-moqueur du neveu, je commençais à étudier toutes les possibilités d’approche, faisant des allées-venues sur la berge avec l’air contrefait d’un vieux routard de la palm. Certain de ne pas réussir un posé à plus de cinq ou six mètres, je demandais à Vincent de se placer en surplomb à contre-jour pour me guider dans mon affut et m’indiquer tous les déplacements du monstre - car bien entendu, il s’agissait d’un monstre -. Je répète que c’était pour moi la seconde fois que je palmais, et inutile de te dire dans quel état d’excitation je me trouvais moi-même ; Pourtant, je ne sais qui de la truite ou du loupiot retint le plus mon attention : Ce gosse vivait l’instant avec une intensité et une générosité que seule la passion peut inspirer. Aussi concentré qu’un homme qui dirige une manœuvre vitale, il me guidait patiemment et surement vers le point d’attaque optimum. Durant les dix bonnes minutes que dura l’opération, jamais il ne se relâcha, tapis dans les hautes herbes, casquette vissée sur le crâne, il exécutait un enchainement de signes que je suivais tout naturellement. Arrivé enfin à bon poste et sans avoir éveillé la méfiance du sous-marin, l’angoisse me prit soudain à l’idée que, malgré le succès de cette première étape, l’admiration du marmot fraichement acquise allait subitement s’évaporer quand ma mouche irait se planter dans l’arbre d’à coté. T’avouerais-je que par peur d’une déconfiture, je failli inventer un quelconque prétexte et laisser là ma quête ? Mais mon complice n’est pas naïf et je me ravisais, décidant de risquer le coup malgré tout, ce qui m’éviterait au moins de passer pour un pisse-froid et de voir prématurément se ternir ma toute nouvelle aura de tonton pêcheur. Le premier posé fut catastrophique : Mon artificielle s’explosa dans le claquement sec de la soie, à trois mètres au moins du gobage, en plein dans un tourbillon qui l’avala comme une chasse d’eau avalerait ce à quoi mon geste dénué de toute élégance ressemblait. N’osant pas lever les yeux vers mon adjoint dont je devinais le regard consterné, je remballais rapidement ma soie et, déstabilisé, rageant intérieurement, réitérais la tentative. Cette fois, mon A4 amerrit en douceur, juste au point que m’indiquait avec ostentation mon aide de camp. Le gobage fut immédiat, le ferrage aussi, et je remercie aujourd’hui la voracité de cette truite qui par bonheur n’as jamais appris à gouter avant d’avaler. Cependant, le plus dur était fait et le pachyderme se démenait au bout de ma ligne, faisant ployer ma canne et bondir Vincent qui accourra à mes cotés, lâchant cette exclamation qu’en aucun autre cas il n’aurait laissé échapper : « Ouah tonton, comme tu l’as bien niquée ». A cet instant, le plus sage de ma part, eut été d’expliquer à ce jeune pêcheur que les truites s’attrapent bien mieux avec le P, et que le N restait réservé à des moments futurs et beaucoup plus intimes de sa toute neuve existence. Mais, ayant moi-même cédé à la fébrilité, je ne relevais pas la phrase, tout entier absorbé par la situation, implorant la chance pour que ma truite suive bien le chemin de la berge que je lui destinais. Après quelques instants d’un combat dantesque, notre camarade de jeu involontaire fut mise au sec, admirée, mesurée et rapidement rendue à la rivière. Je laisse à ton imagination le soin d’évaluer la taille effective de notre capture, car la réalité étant toute autre que l’idée que tu t’en fais, il serait inutile à la compréhension du récit d’en dire plus. Bref, en quelques minutes, je venais de gagner un nouveau grade et, affichant le sourire faussement modeste de ceux qui viennent d’accomplir un exploit, je regagnais le chemin, accompagné des félicitations admiratives de mon neveu, bombant le torse sous mes rutilants gallons de tonton pêcheur
moucheur.

Dans cette histoire, tu te doutes bien que l’important n’est pas la taille de l’énorme truite, ni la couleur du ciel ou l’odeur de la rivière ; Non, l’important c’est cette phrase, adressée comme à un copain de jeu, avec tout le naturel et la spontanéité propre aux complices, c’est cette communion simple et naïve, installée le temps d’une capture, entre l’oncle grisonnant et le gamin débordant de vitalité. En emmenant Vincent sur le bord de MA rivière, pour lui dispenser MON enseignement, j’étais loin d’imaginer que cette rivière était en fait devenue la nôtre, parce qu’entre copains, le bonheur ne se donne pas, il se partage. Pendant quelques instants d’éternité, lui et moi avons fait le même rêve, celui dans lequel les moineaux se transforment en condors sous les boites à chaussure, celui dans lequel les arcs envoient des flèches qui transpercent les nuages et les truites sont des monstres marins dont toi seul, téméraire Davy Crocket, peut débarrasser la rivière. Un rêve, un simple rêve, un rêve de gosse.
Alors, ami moucheur, novice ou chevronné, n’oublie jamais que tes waders ne sont en fait que des culottes courtes et que ta canne est un arc aux pouvoirs magiques. Songe toujours que demain, la truite que tu prendras fera son bon mètre vingt et garde bien sur toi un couteau et de la ficelle, on ne sait jamais. Mais surtout, cette rivière que tu arpentes, regarde la avec les yeux de tes douze ans, pas ceux que tes lunettes polarisantes dissimulent, mais ceux que tu as gardés au chaud dans la poitrine, regarde tout au bout, là ou tu n’arrives jamais, là ou vit l’esprit de ton enfance..., le grand Manitou des rivières profondes.
Merci à Nicolas39 et Père Castor pour leur collaboration photographique.