Carnets de pêche

Les questions sur les coins de pêche, les compte-rendus, les photos ou vidéos...
cbd
Définitivement Chmoufr
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21 avr. 2017 11:38

Cogito e(r)go sum (pipes mentales et sperme rance)

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Maman, pourquoi je pêche ?

Je ne tue pas gratuitement le poisson.
Je ne le gracie pas non plus. D’ailleurs, que peut bien signifier gracier un animal qui n’a pas demandé à être le "partenaire de jeu" de celui qui prétend détenir un droit de grâce ?
Je ne le tue pas, je ne le gracie pas, je le relâche.
Sans trop savoir pourquoi.
Il est certain que ce geste n’a rien à voir avec la gestion du patrimoine piscicole, pas plus qu’il ne répond au souci de laisser des poissons à nos petits-enfants. Ces problèmes de gestion et d’héritage, les pisciculteurs, les hôteliers, les électriciens, les industriels, les agriculteurs, entre autres, s’en occuperont toujours de façon plus déterminante que les pêcheurs ou leurs représentants.
Je ne suis pas venu au "no-kill" - c’est sûr - pour imiter des confrères qui n’étaient pas nés, ni par obéissance imbécile au nouveau dogme, ni pour me soustraire aux fatwas que ses gourous - eux non plus, pas tous nés - n’avaient pas encore lancées.
Relâcher les poissons, cela a sans doute à voir avec ma sensibilité, voire ma sensiblerie, mais pas seulement.

Je suis de la génération du panier.
A cette époque, nous évoluions en bande et avions l’habitude de dire qu’un panier plein ça tire sur l’épaule, mais qu’un panier vide ça pèse plus encore. Alors, les paniers remplissaient les glacières et les glacières les congélateurs. L’enchaînement allait de soi : cela relevait de l’alimentation et plus encore de la renommée du prédateur.
La vie a fait que la bande s’est désorganisée et me retrouver tout seul dans mon coin a sans doute permis sinon une prise de conscience du moins quelques interrogations.
En gros, que signifiait prendre toujours plus de poissons alors qu’il y avait de plus en plus de pêcheurs ? Que valaient 12 truites de plus de 40cm pêchées en un après-midi sur la Nive dans le secteur de l’hôtel Arcé ? Allais-je 15 ans de plus retourner la tête des truites basques, béarnaises, catalanes, castillanes ou d’ailleurs ?
Tout ça c’était bien avant l’Internet et le panier numérique, et donc bien avant que je vienne faire le beau, à l’abri derrière mon pseudo, sur les forums de moucheurs.
Alors, je suis passé peu à peu à autre chose, et, à bien y réfléchir, j'ai participé à ma façon à la gestion du patrimoine. Loin de la foule déchaînée, j’ai finalement décidé de ne plus pêcher que les seuls poissons du bon dieu. Et de les relâcher.

Il m’arrive pourtant encore - quand ce n'est pas pour les manger - de tuer des poissons. L’un d'eux, je l’ai sans doute tué trois fois.
La première, par accident : la tresse est passée sous l’opercule et a cisaillé les branchies, provoquant une grosse hémorragie. Mais le pire n’étant jamais sûr, il aurait peut-être survécu.
La deuxième, par vanité, dans tous les sens du terme : pour vérifier que mon palmarès personnel était amélioré, j’ai voulu le mesurer. Je n’avais pas d’épuisette, et en le soulevant par l’opercule, en raison de son poids, j’ai provoqué une grande déchirure sous le maxillaire.
La troisième, pour arrêter le massacre, en l’euthanasiant d’un coup de couteau.
Bref, cette fois-là, le killer n’était pas très fier d’avoir battu son record personnel.

Collègue, toi qui n’as aucun état d’âme à relâcher les poissons que tu prends, tu as sans doute raison car si parler de ce qui nous anime, ce n’est pas se tailler des pipes mentales, ce n’est alors que de la branlette pour intellectuel.
Personnellement, j’ai l’orgasme un peu laborieux et je vais finir par envier ta simplicité d’esprit.
Mais si seulement tu pouvais m’expliquer pourquoi je pêche, … à part pour "être en communion avec la nature" ou pour me mesurer avec mes "partenaires de jeu"…

cbd
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25 avr. 2017 11:13

La tyrannie de l'estomac.

1 - Les griffes de l'aubépine

Toi, petite, tu me dois une fière chandelle !
Là où je t'ai trouvée pendue, tu ne risquais pas comme ton cousin, le crapaud crapahuteur, de devoir abandonner une patte pour te libérer de la herse du brochet ni comme ta soeur de subir l'outrage du pêcheur facétieux et cruel à la fois. Dans le meilleur des cas tu aurais fini sous la dent du sanglier mais plus probablement - foi de Totor - tu serais sortie de la vie comme un vieil hareng saur, séchée, ratatinée, raplapla, une carpette au courant d'air.
Ce que c'est que la tyrannie de l'estomac, tout de même !
Devait-il être grand ce papillon, devait-elle être appétissante cette libellule sur qui, l'un ou l'autre, tu t'es lancée, langue gluante projetée en avant !
En tout cas, tu avais oublié les griffes cachées par la bouchée promise et, gueule refermée sur le piège, tout entière hors de l'eau, te voilà balancée au gré du vent - publicité encore vivante pour le nouvel hameçon biologique.
Mourir pêchée par l'aubépine ! Un comble ! Cette même aubépine à l'abri de laquelle tu as sans doute passé la majeure partie de ton existence...
Bon, aujourd'hui c'est ton jour de chance et te voilà libérée mais n'oublie pas, petite, tu me dois une vie.



...Et toi lecteur, tu n'aurais pas quelque anecdote du bord de l'eau à nous raconter ?

cbd
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30 avr. 2017 11:08

Connectés, Broc-oliver, connectés...

La communication

Je m'étais arrêté pour faire le plein à une heure de route de la ville. Le pompiste m'indiqua comment accéder au plan d'eau qui alimentait la zone et auprès duquel je comptais me délasser quelques heures.
Le chemin de terre qui y menait était cahoteux à souhait mais d'expérience, je savais qu'il n'y avait pas trop d'illusions à se faire sur la tranquillité du lieu ni sur la qualité de la pêche qu'on m'avait vantée à la station service.
En fait, la retenue était de taille modeste, 3 ou 4 km de périmètre tout au plus, de nombreuses pancartes prévenaient les pêcheurs qu'ils devaient être membres de la société de pêche du coin et au bout d'une demi-heure de marche je n'avais pas décelé la présence d'un seul poisson.
Bref, c'était râpé et ma canne allait rester dans son fourreau.
Mon véhicule était garé à l'ombre au bout du chemin menant au bord du lac et pour profiter de la brise, je résolus de casser la croûte à l'extérieur.

Une Clio arriva et s'arrêta à une cinquantaine de mètres de là. En descendirent Monsieur, Madame - son enfant dans le porte-bébé ventral - et 2 petits chiens. Une fois les portes claquées, le lieu retrouva le calme et tous se dirigèrent vers le lac. Tout en continuant à manger, je m'apprêtais à saluer le jeune couple quand nos regards se croiseraient.
Chacun, sans mot dire, manipulait son smartphone. Un de leurs chiens, un peu en avance sur le groupe, déposa sa crotte au milieu du chemin en face de moi.
Cela pouvait devenir intéressant.
Hélas, par un effet malencontreux du hasard, Monsieur, les yeux rivés sur l'écran, passa à côté de cette opportunité de gagner le gros lot de la Loterie Nationale. Madame, elle aussi très concentrée, n'en vit rien et n'eut donc quoi que ce soit à reprocher à son mari.
Ils passèrent à 3 mètres de moi sans avoir même soupçonné ma présence et, suivant la berge, ils s'éloignèrent. Un sanglot du bébé interrompit le divertissement de la mère, juste le temps qu'elle consacra à le repositionner.
Pas un seul mot ne fut échangé !

Dans une autre vie, pour ne plus courir le risque de passer à côté de quelque chose, je m'achèterai un smartphone et moi aussi j'aurai mes comptes dans les réseaux sociaux.
C'est sûr et c'est certain.

cbd
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02 mai 2017 11:05

La tyrannie de l'estomac.

2 - La marche triomphale du goupil

Entre fleuve et tourbe, je roulais vers le goudron. Des heures de piste cassante et piégeuse à brinquebaler au pas, complètement ébloui par le soleil qui n'en finissait pas de se coucher.
Première... seconde... stop!... première... seconde...
A un moment, loin devant, sur le talus, cheminant dans ma direction, une bête est entrée dans mon champ de vision ; silhouette floue d'abord mais gagnant en netteté minute après minute. C'était un renard, la tête barrée d'une forme orange que je peinais à identifier. A trente mètres, sa trajectoire ne s'était pas même infléchie vers le maigre couvert végétal. Pas de doute, il revenait à la maison, le repas pour la descendance dans la gueule et il n'entendait pas ralentir son allure décidée. Je le distinguais parfaitement quand, au bord de l'ahurissement, j'ai stoppé net...
Nom de Dieu ! un fromage !
Par réflexe culturel, je n'ai pas pu m'empêcher de chercher l'oiseau.
Pas l'oiseau de la séquence émotion du matin au bivouac, non... pas cette petite merveille de passereau silencieux qui cherchait sa pitance dans les arbustes et qui à mon invitation était venu s'agripper au doigt que je lui avais tendu, non... Dans cette toundra sans arbres, j'ai cherché le corbeau. Oui, ce bon vieux con de la fable, celui qui ne se sentant plus de joie avait laissé tomber son munster dans la gueule du flatteur.
Flatteur peut-être, mais fier comme s'il venait de berner un troll.
Quand, le pas égal et triomphant, il m'a croisé sans avoir dévié d'un pouce à moins d'un mètre du véhicule arrêté, le goupil ne m'a même pas honoré d'un regard.
En fait de munster, il ramenait à la tanière un énorme cèpe de bouleau qu'il était allé sélectionner je ne sais où, dédaignant va savoir pourquoi tous ceux qu'il avait forcément vus et flairés en grand nombre au cours de son expédition.


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cbd
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22 mai 2017 22:12

La tyrannie de l'estomac.

3 - Familiarités

En le regardant, assis entre les genêts à une trentaine de mètres, le chevrier m'a dit :
- Celui-là, il a de la chance que je n'ai pas le fusil à portée de main.
- C'est le même qu'hier, lui ai-je répondu, je le reconnais. Tiens, regarde les photos...
En les voyant, il m'a demandé un peu vivement :
- Tu lui as pas donné à manger au moins ?
- Si... deux coups de bâton ! c'est pour ça qu'aujourd'hui il garde ses distances.

Ce jeune renard était arrivé alors que je petit déjeunais à l'intérieur. Il ne faisait pas encore chaud, mais ça n'allait pas tarder. Encore une journée où il ne faudrait oublier ni la gourde ni la casquette. Il a fait le tour du véhicule captant les effluves à la porte arrière puis à la latérale avant de s'allonger à l'ombre en face de moi. Pas gêné le moins du monde ni putassier comme sait l'être le chien quémandant la croquette, jouant l'indifférence.
- Toi, Ducon, tu te fais des illusions...
Quand j'en ai eu assez de le photographier, j'ai décampé et suis allé à la pêche. Le soir, au bivouac, il est revenu. Un boulet... J'ai taillé une branche et lui ai fouetté le cul. Il m'a regardé sans comprendre ce qui lui arrivait. J'ai répété et il est parti au petit trot.

Le chevrier est persuadé que c'est la faim qui rend hardis les goupils. D'après lui, le gibier des collines ne suffit pas à nourrir les portées.
S'il le dit...
Il me raconte qu'ils se jouent des molosses du troupeau et que, les unes après les autres, ils lui ont bouffé les poules qu'il avait dans son corral du bout du monde. Il est même arrivé que le renard ravisse à sa mère pantelante le cabri qu'elle venait de mettre bas.
Ce qu'il ne me dit pas, c'est son fils qui me l'apprendra. Si sa chienne - cette bête splendide et vaillante - marche sur trois pattes, c'est parce que la quatrième est passée par les mâchoires du piège destiné au mangeur de poules.


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29 mai 2017 11:20

La tyrannie de l'estomac.

4 - Les promesses du crépuscule

En définitive, au fil des rencontres, l'opportunisme du goupil se confirme : ce qui l'intéresse chez l'homme, c'est le repas qu'il espère obtenir de lui.

En Laponie, le copain se débarrasse des entrailles des poissons derrière les bouquets de lupins à 10 mètres de sa porte d'entrée. Le ménage est fait dans les heures qui suivent. Si le renard arrive en retard et qu'il lui prend l'idée de faire ripaille avec les corbeaux, ceux-ci lui chantent Manon.
Glapissements et croassements assurés...


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Plus au Sud, les renards mangent aussi.

Dans ce relais de pêcheurs, les soirs d'été, quand la terrasse retentissait des exploits de la journée, le cuistot conviait à grands cris Hermeline pour finir les plats. La renarde sortait alors des fourrés où elle attendait son heure et assurait le spectacle. Personne ne sait d'où elle venait. Un jour elle est arrivée et elle est restée. Jusqu'au jour où elle est partie et n'est plus revenue.
A tous les coups, quelqu'un lui aura assaisonné une assiettée de restes au laurier rose ou à la chevrotine.


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Il y a une paire d'années, un soir où j'avais établi mon bivouac au bout de la piste, comme c'est souvent le cas, sur le coup de 4 heures du matin, mes rêves de pêche miraculeuse sont interrompus par des coups sourds sur la carrosserie. Je sors du fourgon et comprends que le Goupil a fait des siennes. Attiré par les effluves qui en émanaient, il avait localisé le sac poubelle que j'avais accroché à l'essuie glace et était venu se servir. Vêtu de ma lampe frontale, j'étais en train de ramasser les détritus éparpillés alentour quand je l'ai surpris tapi dans l'herbe qui m'épiait. Son estomac devait trop crier famine et visiblement pour lui la partie n'était pas finie.


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